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Au Cheylard, en Ardèche, les usines ferment et un monde s’écroule


08 novembre 2011 | Par rachida el azzouzi

Fréderic Delepine, délégué CGT Ardèche,  nous a transmis l’article

Le Cheylard, de notre envoyée spéciale

Les soubresauts de l’Europe ? La crise de la dette grecque ? La campagne présidentielle ? Au Cheylard, petite commune à 60 kilomètres à l’ouest de Valence, «on s’en fout», et on vous le dit tout de go. Dans cette contrée ardéchoise de 3.500 habitants, au confluent de la Dorne et de l’Eyrieux, que l’on rallie au détour d’un enchaînement de virages, on aimerait bien passer au journal télévisé de 20 heures, à la place du trio Sarko-Merkel-Papandréou. Pour parler d’un sujet bien plus anxiogène à l’échelle du département que les «triples AAA» auxquels «on ne pige rien», confie une habitante. Ici, un séisme social menace au pied du Parc naturel des monts d’Ardèche, symbole d’une France qui se désindustrialise irrémédiablement.

En jeu: l’avenir de deux fleurons du pays qui s’exportent dans le monde entier, deux groupes 100 % familiaux, poumons économiques de l’Ardèche, Chomarat Textile Industries et Bijoux GL. Le premier, créé en 1898, fabrique différents types de textiles, de plastiques et de fibres de verre pour Vuitton, PSA-Renault, Vestas, Rossignol… Multi-métiers, multi-technologies, le groupe a des usines en Espagne, en Tunisie, aux Etats-Unis, en Chine, et possède les 130 boutiques de prêt-à-porter Chattawak en France.

Le second, né en 1917, est l’un des leaders européens de la bijouterie fantaisie haut de gamme, la plus grosse fabrique française de bijoux en argent et plaqué or.

Sans ces deux usines qui emploient 1.500 habitants à elles seules, dont des dizaines de couples, la commune du Cheylard ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui. Une exception. Un bassin de vie qui n’avait jamais connu de crises majeures, second pôle industriel d’Ardèche après Annonay. Nichée dans une zone géographique totalement enclavée, Le Cheylard a un taux de chômage de 5 à 8 % bien en deçà de la moyenne départementale (entre 10 et 12 %) et un pouvoir d’achat supérieur à la moyenne régionale.

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Les ouvriers de Chomarat en assemblée générale, vendredi 4 novembre

Avec sept banques, dont la Debulac, une banque d’affaires privée, deux cinémas «avec des sorties nationales», quatre dentistes, sept médecins, un hôpital, une maison de retraite, des magasins d’usine prisés, une zone commerciale rutilante…, la commune n’a rien à voir avec les villages fantômes que l’on traverse pour la rejoindre.

Jean, un commerçant à la retraite qui a vu passer toutes les crises depuis le choc pétrolier de 1973, le concède: «On est privilégiés comparés aux autres cantons. Quand les villages alentour piquaient du nez, on passait entre les gouttes des orages et on continuait à se développer. C’est sans doute pour ça qu’on a une mairie de droite depuis 1989.»

Attablé à l’Estanco, l’un des rares restaurants ouverts le soir, ce Lyonnais d’origine, tombé sous le charme du Cheylard il y a une trentaine d’années, retrace l’épopée industrielle de la vallée, avec une pointe de nostalgie:« Jusque dans les années 2000, les usines tournaient à plein et payaient très bien. Les ouvriers faisaient les trois-huit, les cinq-huit. Sur deux salaires qui rentraient à la banque, un ne ressortait jamais! Il n’y avait pas un chômeur. Les patrons étaient obligés d’aller recruter la main-d’œuvre à des kilomètres à la ronde jusqu’à Aubenas.»

Un notaire, venu s’installer dans le coin, l’avait pourtant prévenu: «Vous vivez mieux que tous les gens d’Ardèche. Vous êtes dans une bulle. Un jour, elle va vous éclater à la figure.» Jean lui avait ri au nez: «On est une table à trois pieds solides avec CTI, Bijoux GL et Perrier, l’autre grosse boîte du coin qui emploie 160 salariés, spécialisée dans l’embouteillage.» Aujourd’hui, il a revu son point de vue: «La table était bancale.»

«Qu’est-ce qu’on attend pour séquestrer les patrons?»

«La belle époque», qui a permis à des générations d’ouvriers d’accéder à la propriété, de se payer un appartement à la mer, une piscine privée, plusieurs voitures par famille, est révolue. Bijoux GL vient d’annoncer 14.000 heures de chômage partiel pour les deux mois à venir, soit des semaines à quatre jours au lieu de cinq pour 150 personnes, et une délocalisation possible en Thaïlande, où elle possède déjà une filiale. Les 680 employés sont abasourdis.

La firme, dans le rouge, subit de plein fouet la concurrence des Chinois sur leur principal marché, l’Afrique, la hausse vertigineuse des coûts de l’or et de l’argent ainsi que la baisse du pouvoir d’achat des Français qui privilégient désormais les biftecks aux boucles d’oreilles. Alertés en juin par les experts-comptables, les syndicats ne craignent pas un plan social mais un dépôt de bilan si les commandes ne repartent pas rapidement. Sertisseur au service après-vente et secrétaire de l’union locale CGT, Daniel Baquelot, prédit «une catastrophe pire que celle qui se déroule actuellement chez le voisin Chomarat».

Le Cheylard, un bastion industriel atypique au coeur de l’Ardèche

Le baron du textile, qui avait traversé des caps difficiles dans les années 1980 et 1990, lorsque les constructeurs automobiles ont imposé leurs premières délocalisations, puis quand le textile traditionnel a décliné, est, lui aussi, acculé. Il accuse, depuis trois ans, 10 millions d’euros de pertes d’exploitations.

La direction a confirmé, le 8 octobre, son intention de supprimer 122 postes, un cinquième de l’effectif, dont l’activité impression. Motif invoqué par Philippe Monnot, le directeur industriel: « Le marché s’est réduit à peau de chagrin. Les technologies évoluent. Nos clients avec. Nous devons les suivre.» Un coup de gourdin pour les 700 salariés qui avaient eu vent de la tempête au début de l’été après le droit d’alerte, déclenché par les syndicats.

Alternant grèves et reprises du travail depuis l’annonce officielle il y a trois semaines du plan de sauvegarde de l’emploi (PSE), ils réclament l’arrêt de la procédure en cours pour travailler à des solutions alternatives. Certains parlent de durcir le mouvement, de «séquestrer les patrons», d’être «moins gentils».

Car une pilule ne passe pas : l’arrêt de l’impression. «Autant on comprend la pression qu’ils ont des constructeurs automobiles qui appellent leurs équipementiers à délocaliser, autant l’arrêt de l’impression est une décision arbitraire. Il y a un potentiel.» Henri Nicolas travaille dans cet atelier, à la préparation des couleurs. Il se sait sur la sellette. A bientôt 57 ans, usé par les trois-huit, il veut bien partir en pré-retraite «s’ils activent les mesures d’âge et que ça sauve un jeune».

«Comment on fait si on se retrouve tous en même temps sur le marché ?»

Si ces usines venaient à disparaître, ce serait toute l’économie du bassin qui s’effondrerait. La population en est bien consciente. Et l’enclavement du territoire la ligote un peu plus. Dans ce joli coin de France, bien moins touristique que le sud-Ardèche, où l’on va de terrasses en gorges, de forêts en prairies, on ne compte pas en kilomètres mais en temps. La voiture est indispensable, les transports collectifs, insignifiants, hormis quelques bus.

«On est dans un trou perdu, à 1 h 30 de tout, de la vallée du Rhône, de Privas, d’Annonay, s’affole Sébastien Marion. Comment on fait si on se retrouve tous en même temps sur le marché de l’emploi avec nos maisons, nos crédits ? La plupart d’entre nous ont plus de 45 ans et ne savent rien faire d’autre. Dans une région comme Lyon, une entreprise ferme, une autre ouvre. Chez nous, elles mettent la clé sous la porte et il n’y en a pas d’autres qui reviennent. Faire venir un semi-remorque au Cheylard depuis Valence, c’est deux heures, presque le temps de faire Valence-l’Espagne!»

Ouvrier depuis vingt ans chez Chomarat, ce quadra, fort en gueule, était au premier rang, jeudi 3 novembre, de la manifestation sans précédent qui a rassemblé un millier de personnes dans les rues du Cheylard, sous les trombes d’eau et les bourrasques de vent d’un épisode cévenol bien connu dans le pays ardéchois. A ses côtés, des collègues, des «Bijoux», mais aussi des artisans, des commerçants, qui avaient symboliquement baissé le rideau, tous liés, tous solidaires.

Du jamais vu ! De mémoire de Cheylarois, on n’a jamais été aussi nombreux à battre le pavé et à chanter l’Internationale, même pour la bataille des retraites. Jusqu’à la tombée de la nuit, la marée humaine, encadrée par les gendarmes, a perturbé la circulation de la route départementale qui traverse la bourgade, scandant sa colère de voir «partir le savoir-faire haut de gamme de la région dans des pays sous-développés».

«Ce n’est pas les Tunisiens, les Thaïlandais qui nous volent notre travail mais les patrons», «L’Europe ne sait même plus faire une paire de chaussettes», entendait-on dans le cortège.

Esmeralda Arozzena-Nazareni, secrétaire de l’union départementale CGT, syndicat majoritaire en Ardèche, est montée de Viviers encourager les copains. Elle n’est pas surprise par la mobilisation: «Chomarat a toujours eu la culture de la lutte. Ils ont eu les 35 heures avant tout le monde et à de bonnes conditions.» Cette militante de 56 ans connaît parfaitement l’univers du textile. Elle a passé trente ans de sa vie dans une boîte qui n’existe plus et a été licenciée. Tous les jours, elle sillonne son département de haut en bas. Elle le voit se désertifier et sonne l’alarme: «L’Ardèche se meurt.»

En octobre, c’est le bassin d’Annonay, au nord, à 1 h 30 du Cheylard, qui encaissait un nouveau coup: 225 personnes se sont retrouvées sur le carreau avec la fermeture du site de production de GPV, un fabricant d’enveloppes en dépôt de bilan, racheté par un Allemand qui ne voulait plus de la maison-mère ardéchoise. Les salariés ont réussi à obtenir de leurs anciens actionnaires, le groupe Crédit mutuel, une indemnité de 15.000 euros en plus du plan social classique. «Une victoire», pour Esmeralda Arozzena-Nazareni, qui pensait les voir «partir les pieds devant».

Pour elle comme pour l’union syndicale des deux entreprises, «Chomarat et Bijoux GL ont des dénominateurs communs: délocalisations, développement à l’étranger, mise en concurrence des salariés, recherches du maximum de profits en abaissant la valeur du travail».

Yvan Reynaud, 45 ans dont la moitié chez Chomarat, n’en pense pas moins. Elu au comité d’hygiène et de sécurité, il a vu les conditions de travail se dégrader, les arrêts maladie grimper en flèche, la direction se déshumaniser, imposer des méthodes de management beaucoup plus brutales. Le 30 avril 2010, le suicide d’un ouvrier a jeté le trouble sur ces pratiques et plombé la boîte. Francis T. n’a pas supporté d’être muté d’office sans concertation. Il s’est pendu à son domicile, à 41 ans.

«La CRAM a reconnu l’accident professionnel. Sa femme a saisi la justice. Le dossier est toujours en cours. De notre côté, on a voulu lancer une expertise sur les risques psychosociaux mais on s’est heurté au refus de la direction. On a porté l’affaire devant les tribunaux qui nous ont donné raison en première instance et en appel», raconte Yvan.

Avec sa femme, ouvrière chez Bijoux depuis 15 ans, Yvan Reynaud a pris une décision difficile: «Si l’un d’entre nous perd son job, on prend la voiture pour la vallée du Rhône. On ne trouvera rien ici.» A l’esprit: les déconvenues d’un collègue licencié, qui s’est vu proposer par Pôle emploi un poste de vendeur dans une parfumerie, à 58 ans, à 45 kilomètres à vol d’oiseau du Cheylard, soit deux bonnes heures de route.

«Il y a d’autres priorités pour Sarkozy que 122 personnes dans un bout du monde»

Jacques Chabal, le maire UMP de la commune, comprend la colère et l’inquiétude de ses administrés. Il a reçu l’intersyndicale au soir de la manifestation, avec d’autres élus de la communauté de communes. Il les soutient mais refuse de parler de déclin, de céder à la panique: «Le pôle du Cheylard, c’est 3.000 emplois dont 43% dans l’industriel. La moyenne régionale en Rhône-Alpes se situe entre 18 et 22 %. Nous serons en récession lorsque nous atteindrons ce niveau.»

Ce gaulliste dans l’âme déplore l’absence de politique industrielle en Europe. Et garde espoir: «Le niveau de vie va augmenter dans les pays émergents. L’Europe et la France vont être obligées de revoir leur position. Je suis sûr que nos entreprises reviendront vers nous car nous avons un savoir-faire de trois générations.»

De son côté, Pascal Terrasse, le député socialiste, président du conseil général de l’Ardèche, qui vient d’investir 22 millions d’euros pour améliorer les routes entre Le Cheylard et la vallée du Rhône, promet de se battre pour garder ce bastion industriel sur ses terres. Mais les salariés ne croient pas en leurs politiques: «Ils n’ont aucun pouvoir. Ils nous passent de la pommade et il y a d’autres priorités pour Sarkozy que 122 personnes dans un bout du monde comme le nôtre», fulmine René, un «Chomarat», pour qui «c’est plié et ce n’est qu’une première phase».

« C’est la crise. Fallait bien que notre tour vienne ». Une employée Chomarat© RA

Devant l’usine en grève, barrée d’une banderole, «non au PSE» (NDLR – plan de sauvegarde de l’emploi), en lettres de sang, une employée de bureau, qui préfère garder l’anonymat pour éviter des problèmes avec sa direction, fume cigarette sur cigarette sous les pluies diluviennes. Elle a perdu tout espoir, jamais fait de CV de sa vie parce que «dans les années 70, on ne vous le demandait pas, il y avait du boulot à la pelle». On est venu la recruter à l’école. Elle avait 19 ans. Elle a dit «oui, pourquoi pas», passé un entretien, un vendredi de 1974, attaqué le lundi suivant.

Trente-huit ans plus tard, elle va peut-être être sacrifiée. «A 56 ans, qui voudra de moi ? Personne.» «C’est la crise», annonce-t-elle, l’air très solennel. Elle en entendait parler à longueur de journaux et dans les villages voisins. «Fallait bien que notre tour vienne.» Son grand regret ? N’avoir pu voter aux primaires socialistes. Elle aurait tant aimé voir Arnaud Montebourg, le candidat de la démondialisation, élu. «Parce que c’est ce qui nous arrive. Tout part à l’étranger. On ne peut pas lutter.»

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Un millier de manifestants dans les rues du Cheylard, jeudi 3 novembre© RA

rachida el azzouzi

Merci à Rachida El Azouzzi et Mediapart pour cet article complet, structuré et réalisé sur place.

R B

Une réponse à to “Le Cheylard, l’article de Mediapart.”

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